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  • Photo du rédacteureva layani

Moi, le père Goriot

Aujourd’hui je suis ressuscité ! On m’a laissé des années empoussiérer les armoires de cette maison familiale, attendre, pétri d’ennui, entre mes camarades déclassés, démodés. La vieillesse, la tradition, dans nos sociétés modernes, n’ont plus de place, n’ont plus la parole, elles sont destinées à remplir les archives ou les livres d’Histoire mais sont interdits d’envie, de désir. Et oui, quand on est, comme moi, une œuvre classique, un de ces chefs d’œuvre de la littérature française relégué au souvenir d’une écriture d’un autre temps, on n’intéresse plus personne. Avant, on admirait ma prose, on pleurait devant le destin de mon pauvre pensionnaire, ce Père Goriot, cette allégorie de la paternité sacrificielle. On criait à l’injustice devant cette agonie solitaire, on étudiait mes métaphores, mes sens cachés, on écorchait mes pages quand le sommeil nous séparait l’un de l’autre.


Ces dernières années, le monde trouvait que je radotais, me trouvait lent, ennuyeux. On me reprochait de laisser trop peu de place à l’imagination avec mes pages de descriptions détaillées et mes tournures complexes. Même mes anciennes idoles, les professeurs de français, m’ont remplacé par des auteurs plus incisifs, privilégiant l’action à l’introspection et l’émotion. Et me voilà oublié là depuis longtemps maintenant, comme un ami d’enfance dont on se souvient avec une légère nostalgie mais à qui on n’a plus rien à dire. Je donnerai n’importe quoi pour qu’on plonge de nouveau dans mes lignes. Je me contenterai même d’une lecture forcée au programme d’un quelquonque parcours scolaire. Mais non, même ces menues victuailles ne me sont plus offertes, et je reste là, affamé, essoufflé, mort de l’intérieur.


Mais aujourd’hui, tout est différent, je me sens vivant, mes pages sont toutes émoussées, ma couverture rosie de plaisir, j’intéresse de nouveau. Je voyage, je renaîs, je suis adulée à ma juste valeur. Je comprends, dans ce geste de renouveau, après l’oubli, le bonheur simple quotidien, devenir l’espace d’un instant l’objet de désir d’une jeune autrice en devenir qui cherche dans mes mots, mes phrasés, la poésie, la douceur, la sincérité, l’inspiration. C’est plus que j’osais espérer.


Si j’ai insufflé dans ses écrits débutants ne serait-ce qu’un brin de lyrisme, une touche de charme, un supplément d’âme, un siècle plus tard, j’aurai accompli ma mission de vie, ma légende personnelle comme mon ami l’alchimiste et surtout, j’aurai gagné enfin mes lettres de noblesse et ma cape d’immortalité et je pourrai mourir de plaisir.

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